Essais de teinture sur laine

Dans le cadre de nos ateliers, nous avons préparé quelques teintures dont l'usage était possible, voire plausible, sinon attestée par l'archéologie ou les textes, pour les époques mérovingienne et carolingienne.

 

Nous sommes partis de laine blanche  filée par le producteur et avons voulu tester plusieurs couleurs naturelles en fonction de leur disponibilité, de leur usage supposé ou attesté.

 

Les mordants :

 

Les écheveaux ont été mordancés à l'alun ou au sulfate de fer : 

Alun (sulfate d'aluminium et de potassium : Al,K (S04)2)

Pour 100 g de laine peser 30 g d'alun, ajouter 10 g de bicarbonate de sodium et dissoudre dans 1L d'eau à 85°C.

 

 

 

écheveaux couleur 2-leg

Palette de couleurs obtenues lors de nos essais de teintures natuelles. 1. Carmin sur laine alunée. 2. Indigo de pastel sur laine alunée après cinq bains (2a) et un bain (2b). 3. Garance sur laine alunée (3a) et mordancée au fer (3b). 4. Flavonïdes sur laine alunée : Gaude (4a), Achillée (4b) et Oignon (4c). 5 Tannins : Châtaignier sur laine alunée (5a) et mordancée au fer (5b) ; Noix de galle (5c) et strobiles d'Aulne (5d) sur laine mordancée au fer

 

 

Les couleurs "précieuses".

Dans les couleurs précieuses nous avons utilisé le carmin, l'indigo de pastel et la garance.

 

1. Le carmin est un pigment rouge vif, tirant sur le rose, issu de la cochenille du chêne Kermês (d'où le nom de carmin). Ce pigment rare et donc onéreux prvenait durant la haute-Antiquité d'Arménie et de Cappadoce. Durant le Haut-Moyen-Âge les pigments étaient importés via les marchands byzantins. On trouve le chêne Kermês dans les forêts de la Grésigne et de Sivens, mais pas de cochenilles les parasitant pour la récolte du pigment.

La couleur obtenue l'a été par la dissolution de 20 g de carmin aluné (colorant obtenu à partir des cochenilles) dans l'eau bouillante. L'écheveau à été préalablement mordancé à l'alun. L'écheveau a été laissé une heure dans le bain chaud avant essorage, rinçage et séchage. La couleur obtenue est une rose intense.

 

2. L'indigo est un pigment bleu insoluble issu du pastel (Isatis tinctoria), de l'indigotier ou de la persicaire à indigo. Seul l'usage du pastel comme plante à bleu est attesté dès le néolithique en Europe. L'indigotier (Indigofera tinctoria) provient lui d'Inde, et la Persicaire à indigo (Persicaria tinctoria) de Chine et du Japon.

La plante de pastel (ou guède) , quoiqu'assez courante demande beaucoup de travail et de nombreux traitements pour en extraire le pigment bleu.

Les couleurs obtenues l'ont été en dissolvant 15 g d'indigo (Association Couleur Garance) en poudre dans l'eau chaude additionnée de carbonate de sodium et de crème de tartre. Le coulorant insoluble se dissout et colore la solution en jaune verdâtre. Les écheveaux mordancés à l'alun ont été trempés 20 minutes puis essorés, laissés à l'air pour provoquer la réoxydation du pigment, qui redevient alors bleu. Les couleurs ont été obtenues après cinq bains successifs (2a) ou un seul bain (2b).

 

Les couleurs "semi-précieuses"

 

3. L'alizarine est un pigment rouge vif issu de la garance (Rubia tinctoria). D'autres espèces de la même famille (Rubiacieae) en contiennent également. Le pigment se concentre dans le cortex de la racine. La garance est une plante courantes des sous-bois de la basse vallée du Tarn. Il faut prélever les racines à l'automne, les nettoyer puis les sécher, avant de les broyer puis de tamiser pour séparer la poudre du cortex des tissus vasculaires. Cette poudre est la matière colorante. Pour notre essai nous avons fait une décoction à partir de 15 g de poudre de racine de garance (Association Couleur Garance). L'ébullition a duré 30 minutes avant l'ajoût de l'écheveau, puis nous avons laisser la couleur prendre pendant un heure à feu très doux pour éviter le feutrage de la laine. Deux teintes ont été obtenues : une rouge orangé lumineux (3a) avec un mordançage à l'alun, et un brun chocolat (3b) avec un mordançage au sulfate ferrique.

 

4. Les flavonoïdes sont une classes de molécules pigmentaires issues de différentes plantes. Ils donnent des teintes jaunes à beiges. Pour chacune des ces teintures nous avons procédé à une décoction de 20g de plantes pendant 30 minutes, puis la laine mordancée à l'alun a été teinte à chaud pendant une heure.

 

La gaude (Reseda luteola) contient principalement de la lutéoline, qui donne des teintures jaunes très lumineuses et très solides. C'est une plante devenue rare dans la région.

 

L'Achillée Mille-Feuille (Achillea millefolium)est une plante très courante qui peut être trouvée dans toutes les prairies. Elle se reconnait aisément à son feuillage très découpé et à ses ombelles de fleurs blanches. C'est une plante d'une grande importance dans la pharmaopée traditionnelle notamment pour ses propriétés toniques, insectifuges et cicatrisantes. Elle contient de la lutéoline ainsi que d'autres flavonoïdes.  La teinture obtenue est une joli beige.

 

 

L'oignon jaune (Allium cepa) contient des flavonoïdes de type flavonols, de couleur jaune-orangé. Les pelures d'oignons, résidus de la cuisine peuvent être conservés longtemps avant d'être utilisés en teinture. Il est à noter que les oignons rouges contiennent également des anthocyanes rouge-violacé à bleu, et peuvent teinter en vert.

 

Gaude (4a) décoction de 15g pendant 30 minutes, laine alunée teintées à chaud 5 minutes ; Achillée (4b) décoction de 15g pendant 30 minutes, laine alunée teintées à chaud 30 minutes ; et Oignon (4c) décoction de 20g pendant 30 minutes, laine alunée teintées à chaud 15 minutes.

 

Les couleurs vulgaires :

 

5. Les tannins (ou tanins). De nombreuses plantes produisent des tannins, molécules polyphénoliques ayant des propriétés astreingeantes et colorantes dans une gamme de brun à gris. Ces molécules jouent un rôle important dans la défense des plantes : elles sont indigestes pour les insectes parasites, et interfèrent avec la paroi chitineuse des champignons. Dans notre étude nous nous sommes concentré sur des sources abondantes et faciles de tannins.

 

Le châtaignier (Castanea sativa) est un arbre qui fut cultivé pour ses châtaignes comestibles, riches et de longue conservation. Cet arbre affectionne les sols légérement humides avec beaucoup d'humus. Les feuilles et les coques des châtaignes sont très riches en tannins. Nous avons pris des jeunes feuilles en terminaison de rameaux de l'année, que nous avons laissé sécher et réduit en poudre. Pour teindre nous avons préparé une décoction de 20 g feuilles sèches pendant 30 minutes puis nous avons plongé des écheveaux mordancés à l'alun (5a) ou au fer (5b) à chaud pendant 30 minutes. Nous avons obtenu respectivement un beige caraméloïde (5a) et un brun-grisâtre (5b).

 

Les noix de galles sont des tumeurs formées sur les rameaux du chêne pédonculé (Quercus pedunculata). L'Andricus kollari est un petit insecte hyménoptère qui pond ses oeufs dans l'écorce du chêne, lequel forme en défense cette excroissance ronde de bois, verte au départ, devenant beige à grise avec le temps. Ces tumeurs sont très riches en tannins. Pour teindre nous avons préparé une décoction de 15 g galles sèches pendant 30 minutes puis nous avons plongé un écheveau mordancé au fer (5c) à chaud pendant 15 minutes. Nous avons obtenu ce gris-bleuté foncé et conféré à la laine un aspect métallescent.

 

L'aulne glutineux (Alnus glutinosus) vivant en milieu humide, synthétise de nombreuses molécules de défense contre les parasites notamment fongiques. Il est pour cela extrêmement riche en tannins et particulièrement ses strobiles (fruits ressemblant à de petites pommes de pin). Pour teindre nous avons préparé une décoction de 15 g strobiles secs pendant 30 minutes puis nous avons plongé un écheveau mordancé au fer (5c) pendant 5 minutes. Nous avons obtenu ce noir profond et conféré à la laine un aspect métallescent.

 

Ces essais sont concluants et nous ont permis d'obtenir à partir de laine blanche, une palette de 12 couleurs assez variées. Il manque toutefois des teintes de vert qui feront l'objet d'une prochaine publication.

Nous avons vu l'importance de l'impact du mordant sur le rendu de la couleur finale, toutefois tous les types de mordançages "historiques" n'ont pas été testés dans cette étude, particulièrement les mordançages à l'ammoniac (urine fermentée), à l'acide acétique (vinaigre) et au sel de cuivre. Des combinaisons de ces types de mordançages peuvent également être effectués : ammoniac/cuivre, vinaigre/fer (acétate de fer).

Nous avons vu que le fer rend les couleurs plus foncées et plus ternes (sauf les couleurs tanniques), ce qui en fait un mordant de second choix pour les couleurs précieuses. L'alun en revanche, permet une belle saturation des couleurs et un rendu lumineux. Mais l'alun était également une denrée précieuse, importée d'Orient (Egypte, Syrie) ou d'Italie.

 

Une réflexion sur le Noir.

Nous avons également vu avec quelle facilité on peut obtenir un vrai noir, intense et solide. Cette expérience contredit la réflexion souvent entendue dans le milieu de la reconstitution historique "Le noir c'est pas histo. Ils ne savaient pas faire du noir". Nous ne savons pas à ce stade si effectivement le noir n'était que très peu porté (par les moines bénédictins notamment, et plus tard les hospitaliers) pour des raisons de goût, de mode, de "vulgarité" de la couleur, ou si le noir est sous représenté dans l'iconographie pour des raisons de techniques picturales. Quoiqu'il en soit cette couleur noire, obtenue à partir de tannins, devait répondre à un besoin de protection de la laine contre les insectes, particulièrement les mites.

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